Notre Président ne connaît pas le repos. Il ne lui aura pas fallu longtemps pour lancer sa première "fusée intellectuelle", pour reprendre cette si exacte expression de Philippe Bilger, de l'année 2009.
Comme ce fut le cas il y a un an avec la disparition de la pub sur le service public, on sent que plus de soin a été apporté à la précipitation de l'annonce qu'à la réflexion sur la faisabilité. Il suffit que la mesure réponde immédiatement à un fait divers, satisfasse un public frustré par une colère impuissante, aggravée par les dérangements digestifs d'un lendemain de Réveillon, et que le Bon Sens y appose son sceau pour que la mise en orbite ait lieu.
Voyons le cru 2009:
PARIS (AFP) — Le président Nicolas Sarkozy souhaite empêcher les incendiaires de voitures de passer le permis de conduire "aussi longtemps que la victime des faits ou le fonds de garantie n'a pas été indemnisé en totalité".
Jeudi, en recevant à l'Elysée les personnels de services publics ayant travaillé durant la nuit de la Saint-Sylvestre, le chef de l'Etat a affirmé que "tant que (les incendiaires) n'auront pas réglé les conséquences de leur forfait, ils ne passeront pas le permis de conduire".
Le chef de l'Etat a affirmé vouloir "que l'on réfléchisse à la possibilité pour les juridictions pénales d'interdire à un mineur condamné pour des faits d'incendie de véhicule de passer un permis de conduire pour des véhicules deux ou quatre roues aussi longtemps que la victime des faits ou le fonds de garantie n'a pas été indemnisé en totalité".
"On" étant toute autre personne que le Président, trop occupé à avoir des idées pour s'occuper de détails comme la faisabilité, ou l'efficacité. Je prédis une commission et un rapport.
Et comme d'habitude, pour soutenir la mesure: l'argumentation négative. Je ne vais pas dire pourquoi je le fais, je vais dire qu'il n'y a pas de raison pour ne pas le faire:
"Il n'y a aucune raison que ce soit les honnêtes gens qui aient à payer les conséquences des comportements de délinquants", a-t-il ajouté.
Comme le faisait observer une (é)lectrice au sujet de la rétention de sûreté: peu importe que ça ne serve à rien; rien ne serait pire que de ne rien faire. La gesticulation plutôt que l'inaction. D'un point de vue rationnel, ça se discute (l'inutile et l'inefficace ont un coût supérieur à l'inaction pour un résultat similaire); du point de vue politique, il n'y a pas photo: ça marche.
En ces lieux, on préfère le rationnel à la politique. Assumons donc le rôle du "on" présidentiel et voyons en quoi il y a loin de la coupe de champagne aux lèvres.
L'idée est de faire pression sur les auteurs mineurs des incendies de voiture pour qu'ils indemnisent leur victime. La sanction serait de leur interdire de passer le permis jusque là. On pouvait aussi les priver de dessert ou de télé, mais non, ce sera le permis.
Voyons les objections de principe avant de voir les difficultés pratiques.
Objections de principe
D'abord, pourquoi les mineurs seulement?
Bien sûr, on est certain qu'un mineur n'a pas le permis. Mais pourquoi un majeur condamné pourrait-il aussitôt sorti du tribunal aller passer l'examen de conduite, tandis qu'un mineur verra cette échéance suspendue jusqu'au complet paiement des dommages-intérêts?
Premier reproche: l'incohérence.
Deuxième reproche: l'injustice. En principe, les mineurs sont mieux traités que les majeurs, car ils sont immatures, influençables (notamment par des majeurs non concernés par la mesure), et le passage à l'acte révèle souvent un problème plus profond. Ici, on vote une mesure qui les traitera plus durement que des majeurs. C'est une première.
A rapprocher des propos qui accompagnent l'annonce de la réforme de l'ordonnance de 1945 sur les mineurs et qui fait de nos enfants des êtres sans foi ni loi dont il faut avoir peur. A croire que pour le Gouvernement, il n'y a que deux types de mineurs: les délinquants et les victimes de pédophiles.
Ensuite, pourquoi les véhicules seulement?
Tout incendie est grave en soi, et un feu de boîte aux lettres peut se propager à l'édifice. Ou alors, il faut compléter le dispositif. Une cabine téléphonique détruite? Interdiction d'avoir un portable jusqu'à ce qu'il ait remboursé. Un feu de poubelle? Défense de sortir ses poubelles, il vivra avec ses détritus jusqu'à ce qu'il ait remboursé les services de la voirie. Vous voyez l'absurde.
Ensuite, pourquoi le permis de conduire?
Là, on est en présence de réflexes issus du droit archaïque. "Il a fâché le dieu des automobilistes, il doit faire un sacrifice pour apaiser sa colère."
Car si l'interdiction de passer le permis de conduire existe dans l'arsenal pénal, c'est pour des infractions commises lors de la conduite d'un véhicule.
Si l'article 131-6, 3° du code pénal prévoit la faculté pour le juge de prononcer à titre de peine principale l'annulation du permis avec interdiction de le repasser pendant une période pouvant aller jusqu'à cinq ans, ce pour tout délit passible d'emprisonnement, un juge n'aura recours à une telle peine que pour des infractions au cours desquelles l'usage d'une automobile a été un facteur essentiel, de sorte que cette interdiction empêche le renouvellement de l'infraction.
Mais en quoi une interdiction de passer le permis prévient-elle le renouvellement d'une infraction de destruction volontaire par incendie?
Il faut tout de même rappeler que le permis de conduire n'est pas une faveur faite par l'Etat à des citoyens méritants. C'est une mesure de police, une restriction à la liberté d'aller et venir de chaque citoyen justifiée par des raisons de sécurité publique, que je ne conteste pas en soi: conduire un véhicule suppose des compétences, des réflexes qui s'acquièrent et des connaissances juridiques minimales, et le permis de conduire sanctionne, après un examen, la connaissance de ces éléments.
Refuser la simple possibilité de solliciter cette autorisation pour soutenir des intérêts privés (un particulier n'est qu'un particulier et le Fonds de Garantie n'est pas l'Etat, c'est une structure de droit privé financée par les assurances), à savoir le paiement de dettes, ne repose sur aucune légitimité et relève de l'abus de pouvoir par l'Etat.
(...) Pour voir la suite des difficultés pratiques, c'est ici:
http://www.rue89.com/2009/01/02/voitures-brulees-brouir-ou-conduire-il-faut-choisirEncore une fois, nous sommes en présence d'une politique d'annonce, et fort efficace du point de vue médiatique: les journaux en parlent tous. Elle donne l'impression d'un Président qui agit, sans que personne ne se dise que tiens, vu que ça fait six ans qu'il est aux premières loges pour voir flamber les voitures au Nouvel An, il aurait peut-être pu y penser avant, ni ne s'interroge sur la faisabilité ou l'efficacité réelle du projet. Un fait divers = une annonce.
Avec à la clef, un (vague) projet, à l'effet dissuasif nul, dont la réalisation promet d'être difficile et coûteuse, pour un résultat qui sera forcément inefficace car ne frappant qu'une toute petite partie des personnes concernées. Mais une opinion publique bien contente.
De ce point de vue, 2009 s'inscrit pleinement dans la continuité.
L'avocat Maître Eolas, pour Rue 89.